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Comprendre les Origines de la Sexualité Humaine

Serge Wunsch

Psychologie biologique, sexualité et sexologie.

 Sigmund Freud est un neurologue. En 1895, il publie l'« Esquisse d'une psychologie scientifique » où il décrit l' « économie de la force nerveuse ». Dans son ouvrage de référence publié en 1886, « Psychopathia sexualis », le psychiatre Richard von Krafft-Ebing explique que la « perpétuité de la race humaine [...] est garantie par un instinct naturel tout-puissant ».

 On observe ainsi que les premiers modèles de la sexualité, élaborés par les pionniers de la sexologie moderne, sont des modèles fondés sur la biologie et la neurobiologie. Mais il faudra attendre la fin du XXe siècle, avec les progrès techniques qui permettent l'exploration du système nerveux (imagerie cérébrale, traçage antérograde, ingénierie génétique …), pour développer les neurosciences comportementales. Dans les années 1980, la dynamique de comportements complexes, comme l'agression, commence à être décrite (voir par exemple Karli 1987). Depuis les années 2000, les progrès en neurosciences permettent l'élaboration d'une nouvelle discipline, la psychologie biologique. La synthèse pluridisciplinaire de la génétique, la neurobiologie et les sciences cognitives, avec l'éthologie, l'ethnologie et la psychosociologie, rend possible l'étude globale des phénomènes psychologiques et comportementaux en fonction de la dynamique cérébrale (Breedlove & Watson 2013 ; Kalat 2012 ; Toates 2011).

L'intuition de Krafft-Ebing est confirmée : chez les mammifères non-primates (rongeurs, canidés, félidés, etc.) il existe bien un véritable instinct de la reproduction. L'anatomie et le système nerveux sont spécifiquement organisés pour la copulation hétérosexuelle. Les systèmes olfactifs détectent les phéromones sexuelles, ce qui induit l'excitation sexuelle et le rapprochement des partenaires sexuels. Les réflexes sexuels, comme la lordose, l'érection ou l'éjaculation, permettent la réalisation de la copulation et la fécondation. Le système de récompense permet, entre autres, l'apprentissage de la motivation hétérosexuelle. Et enfin les hormones, qui circulent dans tout l'organisme, contrôlent la différenciation sexuelle de l'organisme et la copulation (Wunsch 2014, pp11-50).

Mais chez les primates, et surtout chez les hominidés (orangs-outans, gorilles, chimpanzés et humains), les études récentes ont mis en évidence des modifications du contrôle neurobiologique du comportement sexuel. Les activités sexuelles deviennent dissociées des cycles hormonaux, les gènes spécifiques aux phéromones sont altérés, la lordose n'est plus fonctionnelle chez les femelles hominidés, le système de récompense devient continuellement actif, plusieurs régions corporelles peuvent devenir érogènes (lèvres, seins …), enfin la cognition se développe et devient prépondérante chez l'être humain avec l'apparition de la culture. Avec toutes ces modifications, la dynamique du comportement sexuel est modifiée : les facteurs neurobiologiques n'orientent plus les activités sexuelles vers la copulation hétérosexuelle, mais vers la stimulation érotique des régions corporelles les plus érogènes. Toutes ces modifications neurobiologiques permettent d'expliquer les importantes différences observées entre la copulation hétérosexuelle des mammifères non-primates et la sexualité culturelle des humains (Wunsch 2014, pp51-106).

Concernant la sexologie clinique, le développement de la psychologie biologique devrait permettre une meilleure compréhension de l'étiologie et de la dynamique des troubles tant psychologiques que comportementaux de la sexualité. Au XIXe siècle, avec le modèle de l'instinct de la reproduction comme référent (Krafft-Ebing 1886), les activités qui ne permettaient pas la reproduction ont été considérées comme relevant de la pathologie. Actuellement, avec les données neurobiologiques qui expliquent l'évolution du comportement sexuel vers la stimulation érotique du corps, on peut expliquer la normalité des activités sexuelles de stimulation érotique des organes lactogènes (les seins) ou des extrémités du tube digestif (anus et bouche lors de la sodomie et du baiser) (Wunsch 2014, pp174-187). On peut également mettre en évidence l'importance de l'éducation à la sexualité en raison de l'identification des nombreuses compétences émotionnelles, sociales et cognitives qui doivent être apprises. Enfin, il apparaît possible d'identifier les facteurs étiologiques fondamentaux des troubles de la sexualité, qui correspondent vraisemblablement à l'activation durable et/ou chronique de certains processus neurobiologiques spécifiques (système aversif, nociception, conditionnements aversifs, stress post traumatique, stress, émotions négatives …). Il apparaît également possible d'identifier des dynamiques culturelles complexes, qui induisent indirectement des troubles de la sexualité (cf. l'exemple paradigmatique des pratiques sociales et médicales relatives à la masturbation au XIXe siècle) (Wunsch 2014, pp243-276).

La psychologie biologique apparaît ainsi comme un des domaines les plus prometteurs pour le développement de la sexologie et de la psychologie clinique. Il serait souhaitable de créer un Kinsey Institute européen, avec des équipes pluridisciplinaires, pour développer avec le meilleur de nos techniques et de nos connaissances des modèles psychobiologiques et culturels du développement, de la prévention, de l'éducation, et des pratiques thérapeutiques de la sexualité humaine.

 Références

  • Breedlove S.M., Watson N.V. Biological Psychology. An introduction to behavioral, cognitive, and clinical neuroscience. Sinauer Associates, Seven edition, 2013
  • Kalat J. Biological psychology. Cengage Learning, 11nd Edition, 2012
  • Karli P. L'homme agressif. Odile Jacob, 1987
  • Krafft-Ebing R. Psychopathia sexualis. Eine Klinisch-forensische studie. Verlag von Ferdinand Enke, 1886 http://www.gutenberg.org/ebooks/24766 Toates F. Biological psychology. Pearson, 3nd edition, 2011
  • Wunsch S. Comprendre les origines de la sexualité humaine. Neurosciences, éthologie, anthropologie. L'Esprit du Temps, 2014

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